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Accueil Monde Europe

Un an après le liberation day : quel bilan pour Trump ?

parEric KeslassyandChristophe Rodrigues
18 juin 2026
dans Europe, France, Monde, Perspectives économiques
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Auteur·s
Eric Keslassy · Christophe Rodrigues
Perspectives économiques 18 juin 2026
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De Boeck Supérieur
Cet article est un complément à l’analyse que les auteurs développent dans La mondialisation fragmentée, De Boeck Supérieur, juin 2026.
” Depuis la crise financière de 2007-2008, l’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase : la mondialisation fragmentée. Rapports de force et stratégies de prédation sont les nouvelles normes. Alors que la coopération internationale est en crise, les pays se replient sur la défense de leurs intérêts nationaux avec toujours plus de rivalités et d’incertitudes. Dans ce nouveau paysage, deux grandes puissances donnent le ton : Les États-Unis, qui ne veulent plus payer le prix de leur rôle de leader mondial ; La Chine, devenue extrêmement compétitive, qui ne se soucie guère de l’équilibre du monde ; Entre les deux, l’Europe peine à trouver sa place. Pourtant, le monde n’a jamais eu autant besoin d’agir collectivement, que ce soit pour stabiliser les relations monétaires, réguler les échanges ou accélérer la transition écologique. Cet essai pédagogique explique ces bouleversements, revient sur leurs origines et les éclaire à travers le prisme de la science économique. Il montre aussi que cette fragmentation n’est pas une fatalité et peut ouvrir de nouvelles opportunités — notamment pour l’Europe. “

Pour suivre l’actualité de l’ouvrage et des auteurs :

in De Boeck in Éric Keslassy in Christophe Rodrigues
Plus d’un an après le « Liberation Day » proclamé par Donald Trump le 2 avril 2025, le bilan de la nouvelle guerre commerciale américaine est désormais suffisamment documenté pour être discuté objectivement. Présentée comme l’outil décisif pour « remettre l’Amérique au travail » et corriger des déséquilibres internationaux jugés injustes par les États-Unis, la hausse massive et unilatérale des droits de douane devait à la fois réduire le déficit commercial, protéger le pouvoir d’achat des ménages et favoriser la réindustrialisation de l’économie américaine,
Or, les données accumulées en 2025‑2026 racontent une histoire bien différente. En pratique, la stratégie tarifaire de Trump illustre surtout la façon dont une « agression » commerciale peut se révéler contre‑productive : elle participe de la reconfiguration la mondialisation, renchérit les importations, accroît l’incertitude et freine la croissance économique. Au total, l’ensemble des promesses formulées par le président américain ne sont pas respectées – et il y a de fortes chances qu’elles ne le soient pas davantage à moyen ou long terme. Au-delà, la guerre commerciale menée par Trump est un cas d’école de la mondialisation fragmentée [1] qui s’affirme progressivement depuis 2009.

 

Réduire le déficit extérieur américain : un échec
La contraction du commerce sino-américain
Le premier pilier affiché de la doctrine Trump consistait à s’attaquer frontalement au déficit commercial bilatéral avec la Chine, symbole « visible » des excès de la mondialisation selon la doctrine MAGA. Sur l’année 2025, le taux moyen de droit de douane sur les importations américaines a été multiplié par plus de cinq, passant d’environ 2,6 % à 13 % et s’agissant de la Chine il s’établit autour de 30 à 35 %. Entre janvier et septembre 2025, les importations américaines en provenance de Chine ont reculé de près de 25 % en valeur, alors que la Chine est passée de premier exportateur aux États-Unis à la troisième place derrière le Canada et le Mexique. Sur 2025, la part de marché de la Chine dans les importations américaines tombe à environ 9,5 %, avec une baisse d’environ 4 points par rapport à 2024. Il faut cependant noter que cette inflexion est largement symétrique : la demande chinoise pour les biens américains se contracte elle aussi, les statistiques douanières faisant état d’une baisse de près de 15 % des importations chinoises en provenance des États‑Unis en 2025.
Au total, le commerce bilatéral sino‑américain recule de près de 19 % en 2025, les États‑Unis ne représentant plus qu’un peu moins de 9 % du commerce extérieur total de la Chine.

Un déficit commercial américain toujours massif
Cette contraction spectaculaire du commerce sino‑américain n’a pourtant pas débouché sur la réduction du déficit commercial des États-Unis, à rebours de la promesse de Trump. En 2026, il atteint un niveau record, de 1 240 milliards de dollars, soit davantage encore que 1 200 milliards déjà observés en 2024. De façon conjoncturelle, le déficit commercial mensuel a certes reculé entre son pic de 136 milliards de dollars en mars 2025 – où les entreprises américaines ont anticipé les hausses de tarifs douaniers – et environ 53 milliards en septembre 2025, mais le déficit cumulé sur neuf mois reste supérieur de près de 17 % à celui de la même période en 2024.
La raison est simple : le recul des importations en provenance de Chine a été massivement compensé par un report vers d’autres fournisseurs. On assiste à une intensification des flux triangulés : les clients américains continuent de s’approvisionner en Asie, mais auprès de fournisseurs de substitution comme le Vietnam, Taïwan ou la Thaïlande, pendant que la Chine réoriente ses exportations vers d’autres marchés (UE, Asie du Sud‑Est, Afrique). Autrement dit, la guerre tarifaire contracte les flux commerciaux directs sans mettre fin à l’interdépendance productive ; elle en change surtout la géographie, en la complexifiant et en renchérissant au les coûts de production (comme les coûts de transaction). Ainsi, entre début 2025 et fin 2025, les importations américaines en provenance du Mexique, du Vietnam et de Taïwan progressent nettement, de l’ordre de 10 à 20 % selon les pays, au point de faire du Mexique le premier partenaire d’importation des États‑Unis. Sur le secteur des composants électroniques liés à l’IA, c’est encore plus significatif. Une note récente de la BNP-Paribas de juin 2026 mesure l’évolution des parts de marché des firmes asiatiques exportatrices de composants : celles-ci augmentent parfois de plusieurs points sur l’année 2025, tirées par la demande des firmes américaines de l’IA (1,2 point de hausse pour le Vietnam, 2 points de plus pour Taïwan par exemple).
Au total, le volume des importations américaines se réduit nettement moins que ce que laisserait penser la contraction du commerce avec la Chine, tandis que les exportations américaines, pénalisées par la hausse du coût des intrants et par les représailles, progressent beaucoup trop lentement pour combler l’écart.
Les simulations menées lors de la première guerre commerciale par Fajgelbaum et alii (2019) montraientdéjà que des hausses tarifaires généralisées se traduisent par une baisse du PIB mondial (de l’ordre de 0,4 à 0,5 %) et du commerce mondial (environ 3 %), sans rééquilibrer significativement la balance commerciale américaine. Les extensions de ces modèles aux épisodes de 2025‑2026 conduisent à un résultat similaire : les droits de douane fonctionnent comme un choc de prix qui redistribue les pertes et les gains à la fois entre pays et entre agents économiques, mais n’apporte pas de solution macroéconomique aux déséquilibres extérieurs.

Dommages collatéraux pour l’Europe : la mauvaise cible de la politique protectionniste
Pour l’Union européenne (UE), la séquence ouverte en 2025 se traduit par des dommages collatéraux croissants, à la fois commerciaux et géoéconomiques. D’un côté, Washington étend la pression tarifaire à l’égard des produits européens : l’accord de juillet 2025 avec l’UE entérine une hausse durable des droits de douane américains moyens autour de 15 % sur un large spectre de produits européens (notamment dans l’automobile, la pharmacie et les semi‑conducteurs) ; et, en même temps, oblige l’UE à maintenir des droits de douanes nuls à l’entrée des produits américains. Alors que les États-Unis devraient considérer l’UE comme un partenaire – notamment pour s’opposer au « rouleau compresseur chinois », Trump a tordu la main de la Commission européenne comme s’il s’agissait d’un « adversaire ».
D’un autre côté, les hausses de droits de douane américains provoquent une redirection partielle des exportations chinoises vers le marché européen. En s’appuyant sur l’expérience de la première guerre commerciale de 2018‑2019, une étude du CEPII montre que les exportations chinoises de produits directement visées par les hausses de droits de douane se sont nettement contractées vers les États‑Unis, tandis qu’elles augmentaient vers l’Union européenne. En 2025, six mois après l’introduction des droits de douane, les exportations chinoises vers l’UE des produits visés ont progressé de 13 % de plus que celles des produits non visés ; tandis que l’écart atteint 16 points quinze mois après. Au total, la baisse des exportations chinoises ciblées vers les États‑Unis est de l’ordre de 100 milliards de dollars, et plus d’un quart de ce « choc » – environ 25 % – est absorbé par une augmentation des exportations vers l’UE, ce qui confirme le rôle central du marché européen dans l’absorption de ces flux détournés. L’analyse du CEPII montre également que cette redirection est loin d’être uniforme. Elle est particulièrement marquée pour certains groupes de produits (métaux précieux, produits végétaux, pâte à papier, huiles et graisses, métaux de base) ainsi que pour les biens de consommation finale, pour lesquels les relations commerciales sont plus facilement reconfigurables que dans le cas des biens intermédiaires ou d’équipement. Cette redirection est par ailleurs très concentrée : les « petits colis » (ou articles de faible valeur) comptent à eux seuls pour 5,14 % des exportations chinoises vers l’UE, et les téléphones mobiles pour environ 4 %.
Le paradoxe est que Trump mène sa guerre commerciale avec le mauvais adversaire. Si l’on regarde uniquement le solde commercial des biens, les États‑Unis affichent effectivement un déficit bilatéral important vis‑à‑vis de l’UE, ce qui en fait une cible idéale dans le discours politique sur les « déséquilibres ». Mais dès que l’on élargit l’analyse au solde courant [2], la position américaine est nettement moins dégradée : avec l’UE, les États‑Unis dégagent des excédents substantiels sur les services à forte intensité numérique, sur les redevances de propriété intellectuelle et sur les revenus d’investissements liés aux géants du numérique et des services aux entreprises. En se focalisant sur les importations manufacturières européennes, l’administration Trump frappe donc un partenaire avec lequel l’économie américaine tire en réalité d’importants revenus nets, tout en exposant l’UE à des flux redirigés en provenance de Chine sur des segments parfois sensibles ; et elle ne s’attaque pas aux causes profondes du déficit extérieur américain.

La rapatriement des capitaux productifs n’a pas eu lieu
Le deuxième pilier de la doctrine Trump visait à « rapatrier » les capitaux productifs, en rendant prohibitives les importations de biens manufacturés pour forcer les firmes multinationales (FMN) résidentes et non résidentes à relocaliser leurs capacités de production. L’idée, popularisée par Peter Navarro, était qu’une hausse massive des droits de douane susciterait un afflux d’investissements industriels sur le sol américain. L’administration américaine voulait donc instrumentaliser le « tariff jumping » des FMN : pour éviter d’être frappée par les droits de douane à la frontière, elles sont supposées investir localement et s’installer pour produire sur le territoire protectionniste.
Les chiffres récents portants sur les IDE entrants aux États-Unis donnent une image plus nuancée, voire franchement défavorable à cette stratégie. Au troisième trimestre 2025, ils atteignent 89 milliards de dollars, soit effectivement leur plus haut niveau depuis 2023, mais 56 % de ce montant correspond à des bénéfices réinvestis et non à des investissements nouveaux. Sur les neuf premiers mois de 2025, l’industrie manufacturière reste le premier secteur d’accueil avec 97 milliards de dollars, devant le commerce de gros (27 milliards) et l’information (19 milliards). Mais ces montants masquent un retournement de tendance : les données de projets montrent qu’entre octobre et décembre 2025, seulement 463 projets d’IDE ont été annoncés aux États‑Unis, soit une baisse de 17 % en un an, pour un volume de capital investi globalement stable. Et pour l’instant, compte tenu de la politique erratique de Trump, les projets tardent à se concrétiser…
Autrement dit, l’attractivité de long terme se dégrade : il y a toujours des IDE entrants aux États-Unis, mais davantage sous forme de réinvestissements ou d’opérations financières, et moins sous forme de grands projets « greenfield » industriels. Et les secteurs ciblés par la guerre tarifaire, comme l’automobile ou l’électronique, sont précisément ceux où le nombre de nouveaux projets étrangers annoncés recule le plus depuis l’été 2025.
Du point de vue théorique, ce résultat, extrêmement décevant pour l’administration de Trump, est cohérent avec la littérature sur les coûts irrécupérables (sunk costs) : plus un investissement est lourd, spécifique et de long terme, plus il est sensible aux risques politiques, réglementaires, juridiques, en bref à la qualité du contexte institutionnel. Un environnement marqué par la volatilité des droits de douane, la menace de surtaxes supplémentaires et la remise en cause fréquente des accords internationaux n’est pas propice à une vague de relocalisation productive ; il incite au contraire les firmes à multiplier les options (diversification géographique, automatisation) plutôt qu’à s’engager dans des investissements conduisant à de nouvelles capacités productives sur le sol américain. Les études ex post liées au premier passage présidentiel de Trump, notamment celle de David Autor, montraient déjà que les secteurs les plus protégés n’avaient pas retrouvé leurs niveaux d’emploi industriel précédant la politique protectionniste, et que les représailles étrangères avaient durement touché le tissu productif américain. Dans ce contexte, le pari d’un « Trumpisme productif » apparaît manqué : les droits de douane renchérissent les intrants importés, pèsent sur la compétitivité‑prix des exportateurs américains et n’enclenchent ni vague massive de rapatriement de capitaux, ni rebond durable de l’emploi industriel.
A l’échelle microéconomique, les droits de douanes permettent de maintenir des emplois dans le secteur protégé (de la même façon que des subventions adressées aux entreprises qui sont dépassées par la concurrence internationale). De nombreuses études arrivent à cette conclusion mais elles soulignent toutes le coût démesuré de cette politique. En 2009 par exemple, Barack Obama décide d’une protection tarifaire de 30 % sur les pneumatiques en provenance de Chine. Avec comme résultat de sauvegarder 1200 emplois sur le territoire américain. Le coût total de ce dispositif s’est élevé à 1,1 milliards de dollars chaque année pour l’économie américaine, soit un coût annuel de 900 000 dollars par emploi sauvé [3]. Lors de son premier passage à la Maison Blanche, en 2018, Donald Trump a relevé les droits de douane sur les lave-linge. 1800 emplois ont été sauvegardés sur le sol américain dans ce secteur pour un coût total de 1,5 milliards de dollars, soit un coût annuel de 815 000 dollars par emploi [4]. Il existe des politiques plus efficientes que le protectionnisme pour maintenir des emplois industriels sur son territoire (comme les politiques de formation et les politiques d’innovation). D’autant qu’à l’échelle macroéconomique, toutes les études convergent pour souligner que le protectionnisme finit toujours par détruire davantage d’emplois qu’il n’en sauve pour le pays qui le met en œuvre. Principalement en raison d’effets indirects qui ne manquent pas de se manifester. Tout d’abord, les pays qui subissent les droits de douane ne restent pas toujours sans réaction, à l’image de l’UE, et mettent en place des mesures de représailles, comme c’est le cas de la Chine. Dès lors, les secteurs exportateurs sont pénalisés, perdent en compétitivité-prix et licencient. Ensuite, comme nous l’avons déjà signalé, le coût des intrants importés augmente, ce qui dégrade également la compétitivité-prix des entreprises domestiques et se traduit par des pertes d’emplois. Enfin, le protectionnisme est source d’inflation (voir supra) : la baisse du pouvoir d’achat des ménages conduit à moins consommer des services produits par l’économie domestique. Il en résulte des là encore des effets négatifs sur l’emploi. De fait, même s’il y a d’autres facteurs qui entrent en jeu, le taux de chômage des États-Unis a légèrement progressé depuis 2025.

Les droits de douanes produisent de l’inflation
Sur le front des prix, Trump avait explicitement fait de la lutte contre l’inflation un argument central de campagne, en promettant que sa stratégie protectionniste protégerait le pouvoir d’achat des ménages américains. Alors que l’analyse économique démontre depuis longtemps que les droits de douanes baissent le pouvoir d’achat des ménages domestiques, quel était le pari de l’administration américaine ? Que les firmes exportatrices vers les États-Unis, frappées par les droits de douane, absorbent la hausse des droits de douane en réduisant leurs marges (plutôt qu’augmenter leurs prix). Ce pari est très largement perdu. Un an après le Liberation Day, les éléments empiriques disponibles pointent plutôt vers un effet pro‑inflationniste des droits de douane, dans un contexte par ailleurs tendu par la crise énergétique.
Les simulations ex ante du CEPII relatives à une hausse généralisée des droits de douane montraient déjà qu’un choc de l’ampleur de celui mis en œuvre par l’administration Trump devait se traduire par une hausse sensible des prix à la consommation aux États‑Unis. Les premières analyses ex post confirment cette intuition : Thérèse Rébière et Isabelle Lebon montrent que, sur la période 2025‑début 2026, l’inflation américaine de base reste nettement au‑dessus de la trajectoire à l’œuvre avant la crise d’Ormuz, malgré le ralentissement de l’activité, ce qui suggère que le choc tarifaire exerce bien une pression durable sur les prix.
En analysant cette hausse à partir de données détaillées d’importation, Mary Amiti, Christopher Flanagan, Sebastian Heise et David Weinstein, dans une étude de la Fed de New York, montrent qu’un peu plus 90 % de la charge économique de ces nouveaux tarifs douaniers a été supportée par les firmes et consommateurs américains : sur les huit premiers mois de 2025, les importateurs américains supportent environ 94 % de l’incidence des tarifs, et encore 86 % en novembre, les exportateurs étrangers n’absorbant qu’une part résiduelle de l’ajustement. Autrement dit, loin de « faire payer » la Chine ou l’Europe, les droits de douane de Trump fonctionnent principalement comme un « impôt » supplémentaire sur les ménages et les entreprises des États‑Unis.
La nouvelle flambée des prix de l’énergie depuis mars 2026, par suite du blocage du détroit d’Ormuz, accentue encore cette dynamique. D’un côté, les droits de douane renchérissent les biens manufacturés importés, en particulier ceux intégrant une forte part de composants chinois ou européens pour lesquels la demande domestique américaine est peu élastique à court terme. De l’autre, le choc pétrolier alimente une inflation importée qui se diffuse à l’ensemble des coûts de production. Dans des travaux récents, le FMI montre que la combinaison de tarifs élevés et de choc énergétique débouche sur une configuration stagflationniste : croissance plus faible, inflation plus élevée et perte de pouvoir d’achat concentrée sur les ménages populaires et la classe moyenne, cibles pourtant privilégiées de la rhétorique pro‑tarifs de Trump.

Un camouflet juridique majeur pour Trump 
À ce bilan économique décevant s’ajoute un revers juridique d’ampleur pour la Maison‑Blanche. Le 20 février 2026, la Cour suprême a jugé qu’une part significative des droits de douane décidés au moment du Liberation Day contrevenait au cadre légal encadrant les pouvoirs présidentiels en matière de politique commerciale. Cela concerne en particulier l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) de 1977 [5]. La plus haute juridiction américaine rappelle que ce texte ne permet que des mesures ciblées, temporaires et liées à une situation d’urgence dûment caractérisée. Il ne peut servir de fondement à une refonte unilatérale et durable de la structure des droits de douane, domaine qui relève de la compétence première du Congrès.
Dans la foulée, une première grande entreprise américaine (Learning ressources Inc, une firme positionnée sur le secteur des jouets et de produits pédagogiques) fortement pénalisée par la hausse du coût de ses intrants importés, a obtenu gain de cause devant la justice fédérale, ouvrant la voie à d’autres recours de groupes industriels et de distributeurs [6]. Ce contentieux s’inscrit dans une série plus large de décisions fédérales hostiles aux surtaxes de l’administration Trump, illustrées par des affaires telles que celles impliquant la sociétés Learning Resources, mais également Burlap & Barrel ou Basic Fun. Loin de conduire à un réexamen de la stratégie présidentielle, ces camouflets judiciaires ont provoqué une fuite en avant : dès le soir de la décision de la Cour suprême, Trump a annoncé une nouvelle salve de droits de douane de 10 % supplémentaires sur l’ensemble des importations en provenance du « reste du monde ». Ce qui accentue encore l’incertitude pour les exportateurs désireux d’accéder au marché américain.
Dès lors, la politique commerciale devient ici moins un instrument de correction de déséquilibres externes qu’un outil de signalisation politique interne. La seule stratégie de Tump est celle d’une surenchère prédatrice. Elle est conduite au mépris des contraintes juridiques internes et des engagements internationaux, ce qui renforce l’insécurité réglementaire et contribue à la fragmentation du système commercial mondial.

En conclusion : une politique contre‑productive qui nourrit la fragmentation de la mondialisation
Au total, un an après le Liberation Day, la guerre commerciale de Trump est un cas d’école de politique contre‑productive dont les effets négatifs collatéraux sur l’économie mondiale sont majeurs. Elle n’a pas réduit le déficit commercial américain, ni enclenché une réindustrialisation par l’afflux de capitaux productifs, mais elle a alimenté une incertitude très nocive, renchéri les importations, accentué les tensions avec des partenaires solides jusque-là (comme l’Union européenne) et suscité de sérieuses contestations juridiques. En cherchant à atteindre de nombreux objectifs, parfois assez différents [7], avec un outil unique, celui de la hausse des droits de douane, Donald Trump n’en a finalement atteint aucun… Les travaux empiriques récents, qu’il s’agisse des simulations du CEPII, ou des analyses de Thérèse Rébière sur le pouvoir d’achat permettent de qualifier cette stratégie de « jeu à somme négative », dans lequel les États‑Unis comptent parmi les principaux perdants.
Pour autant, cette expérience ne semble pas entamer le crédit politique de la doctrine MAGA, qui continue de faire de la fermeture commerciale et du chantage tarifaire les instruments privilégiés de la puissance américaine. C’est en ce sens que la séquence ouverte en 2025 prolonge et approfondit la dynamique de « mondialisation fragmentée » [8] : loin de revenir à un multilatéralisme coopératif, le système commercial mondial s’organise désormais autour de blocs qui se protègent, se sanctionnent et se contournent mutuellement, installant de ce fait un régime de croissance économique plus faible, plus instable et plus conflictuel, tout en renonçant à la production des biens collectifs mondiaux dont la planète a pourtant urgemment besoin.

 

 

 

 

 

[1] Eric Keslassy et Christophe Rodrigues, La mondialisation fragmentée. Comprendre les mutations de l’économie mondiale, De Boeck Sup, 2026.
[2] La Balance des transactions courantes additionne les soldes de la balance sur les biens (balance commerciale), sur les services et sur les revenus.
[3] Gary Hufbauer et Sean Lowry, « US Tire Tariffs : Saving Few Jobs at High Cost », 2012.
[4] Aaron Flaaen, Ali Hortaçsu, et Felix Tintelnot, « The Production, Relocation, and Price Effects of US Trade Policy : The Case of Washing Machines », 2020. https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/aer.20190611
[5] La Cour suprême considère que le président a excédé les prérogatives que lui confère l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) de 1977 en matière de politique commerciale, en faisant de ce texte le fondement de hausses tarifaires générales, permanentes et d’ampleur systématique. En substance, la Cour rappelle que l’IEEPA autorise seulement des mesures ciblées, temporaires et liées à une situation d’urgence dûment caractérisée, et ne saurait être interprété comme un mandat permettant au président de redéfinir unilatéralement et de façon durable la structure des droits de douane, domaine qui reste de la compétence première du Congrès.
[6] Voir Learning Resources, Inc. v. Trump, 24‑1287, Cour suprême des États‑Unis, 20 février 2026 ; sur les contentieux ouverts dans la foulée contre les nouvelles surtaxes de l’administration Trump, voir aussi les décisions fédérales de mai 2026 relatives aux recours d’importateurs américains, notamment Burlap & Barrel et Basic Fun!.
[7] Donald Trump pensait également pouvoir diminuer sensiblement l’impôt sur le revenu grâce aux recettes fiscales liées aux droits de douane. En 2025, les recettes douanières ne couvraient que 10 % de la somme prélevée grâce à l’impôt sur le revenu….
[8] Eric Keslassy et Christophe Rodrigues, La mondialisation fragmentée. Comprendre les mutations de l’économie mondiale, De Boeck Sup, 2026.
Sujets Commerce InternationalmondialisationTrump
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Eric Keslassy

Eric Keslassy

Enseignant d’économie à Sciences Po et en classe préparatoire à LPA (La Prépa Autrement, Paris).

Christophe Rodrigues

Christophe Rodrigues

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